Circonflexe, circonflexe, est-ce que j’ai une gueule de circonflexe ?

Stéphane est dyslexique. C’est compliqué pour lui d’apprendre à écrire, mais encore plus quand les orthographes ne suivent pas logiquement la phonétique d’un mot. Pour Stéphane «événement» c’est un mot compliqué à écrire. Pourquoi un accent aigu sur ce deuxième «e» alors qu’il se prononce e.vɛn.mɑ̃, pas e.ven.mɑ̃ ?

Lin Yao a 15 ans, et est arrivée de chine il y a trois ans. Ses parents ne parlent que quelques mots de français, à la maison elle et son petit frère ne conversent presque exclusivement qu’en mandarin, pour que toute la famille puisse participer à la discussion. Lin Yao va au collège, travaille bien mais malgré ses efforts elle n’a pas de bonnes notes. Ses copies lui reviennent toutes barrées de rouge pour des fautes d’orthographe, et ce qu’elle que soit la matière enseignée.

Marion vient de publier son cinquième roman. Elle a un certain succès critique et il semblerait que ce roman soit celui qui lui amènera enfin le succès commercial. Mais il ne se passe pas un jour sans qu’elle ne reçoive des remarques sur le fait qu’elle se déclare écrivaine sur sa biographie twitter. Chaque jour on lui recopie la même déclaration de l’Académie Française condamnant cette graphie. Pas un jour sans que Marion n’ait à défendre son choix, celui de revenir à la forme du mot tel qu’il existait originellement, avant que cette même académie ne déclare il y a quelques siècles qu’elle était inutile : les femmes ne sauraient écrire, pas plus que juger, soigner, diriger.

Ahmed vit dans ce qu’on appelle un quartier difficile. Dans le collège où il allait étant jeune n’étaient envoyés que des professeurs en début de carrière. Ils n’y restaient que deux ou trois ans, le temps d’avoir suffisamment de points pour demander leur mutation. Le niveau scolaire n’était pas bon dans ce collège, et Ahmed en a gardé des lacunes, en français, particulièrement. Mais il était bon en maths, très bon, à tel point qu’il a réussi à obtenir une bourse pour intégrer une école d’ingénieur dans la chimie. Aujourd’hui sorti de l’école, Ahmed envoie des CV et lettres de motivations tous les jours, mais ses fautes d’orthographes font qu’il n’est jamais retenu et n’a pas encore obtenu un entretien, malgré son prestigieux diplôme. En attendant il a trouvé un emploi en intérim pour faire de la manutention à un centre de tri de La Poste.

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Depuis quelques jours on voit passer des commentaires outrés suite à la prise en compte par les éditeurs de manuels scolaires de la réforme toute récente de 1990. On voit fleurir les «je suis ^», «je suis nénuphar» et autres petites blagues sur la confusion entre jeune et jeûne. Je ne vais pas essayer de donner mon avis sur l’aspect linguistique de la chose, d’autres l’ont fait bien mieux que moi, et en particulier la sociolinguiste québécoise Anne-Marie Beaudoin-Bégin dans un texte aussi concis que clair : Je suis subjonctif imparfait. Non, je vais simplement donner mon avis en tant que personne, que citoyen, qu’utilisateur de cette langue qu’est le français. Vous êtes parfaitement libre de trouver que je n’ai pas les compétences et connaissances nécessaire pour avoir un avis éclairé, mais dans ce cas merci de m’envoyer vos diplômes de linguistes et on en reparlera.

J’aime la langue française. Elle me plait, vraiment. J’ai écrit un roman dans cette langue, et je continue à le faire. Pour autant, ai-je du respect pour cette langue ? Absolument aucun. Je n’ai pas plus de respect pour la langue française que pour la langue anglaise où bien que pour la géométrie. Je n’ai pas de respect parce que ce ne sont que des concepts. Rien de plus. Des outils avec lesquels sont fabriqués de l’art, des sciences, de la connaissance, toutes choses pour lesquelles j’ai en revanche le plus profond respect. Si Le Cid est Le Cid, si Germinal est Germinal, si L’Océan Au Bout Du Chemin est L’Océan Au Bout Du Chemin, ce n’est pas grâce à un accent circonflexe, à une orthographe parfaitement respectée, à des règles grammaticales spécifiques. C’est grâce à Pierre Corneille, à Emile Zola, à Neil Gaiman. Ce sont eux qui ont su utiliser ces boites à outils, c’est leur génie qui est à l’œuvre, pas celui des mots en eux-mêmes.

J’ai du respect, en revanche, pour Stéphane, pour Lin Yao, pour Marion, pour Ahmed. Pour toutes ces personnes qui à des moments et des degrés divers ont été empêchés de donner tout leur potentiel parce que pour toute une partie de la population une maîtrise imparfaite des règles du français est un tel défaut qu’il éclipsera toutes les qualités. Pour toutes ces personnes qui font aussi les frais d’une volonté discriminatoire : la maîtrise des règles du français est un marqueur social et je crains fortement que derrière toutes les accusations de «nivellement par le bas» se cachent souvent une peur bien plus profonde mais bien moins avouable : «comment ferons-nous pour rester entre nous ?» Comment, une fois que nous ne pourrons plus déceler sur un CV qu’une personne n’est pas de notre monde, pourrons-nous bien faire pour ne pas lui donner de poste, pour ne pas avoir à partager un bureau avec lui ? Comment pourrons-nous nous assurer de notre supériorité ?

Refuser qu’une langue évolué, c’est refuser de voir disparaître certains des privilèges que nous n’avons que parce que nous sommes nés au bon endroit, avec des parents ayant la bonne éducation. C’est rejeter l’idée que les plus jeunes pourront à leur tour façonner la langue comme nous l’avons fait, c’est nier que les mots ont un impact sur la société, et que pour changer la société il faudra bien en passer par changer les mots. Vous êtes circonflexe ? Grand bien vous fasse. Personnellement je suis Stéphane, Lin Yao, Marion, Ahmed. La nostalgie face à la perte d’un signe typographique est bien insignifiante quand on la compare aux difficultés que celui-ci engendre pour tant de personnes.

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La langue n’est pas cette petite chose fragile qui va se briser parce qu’on va la changer. La langue est en évolution perpétuelle depuis que le premier homme a poussé le premier cri. La langue nous survivra, elle survivra à nos enfants, et à leurs enfants. Nul ne sait encore comment on parlera dans cinquante ans, et c’est ce qui rend cette étude si passionnante. N’ayons pas peur d’un changement de règles, n’ayons pas peur d’une simplification de l’orthographe. Préparons-nous au bonheur d’être surpris, car le langage n’a pas fini de nous étonner.

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